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omme nous disposons de peu de temps et qu’il faut en laisser le plus possible à
la poésie, on voudra bien excuser la hâte de cet avant-propos.
Je me dispenserai d’abord de décrire
le poète, puisqu’il est assis en personne parmi nous. C’est
pourtant plutôt vertical que je me le représente. Ainsi,
d’ailleurs, depuis pas mal d’années, se matérialise-t-il,
deux ou trois fois par mois, dans l’encadrement de ma porte ouverte
en permanence. Puis il entre sans dire bonjour, mais avec un sourire,
et déjà même presque en parlant ou en continuant
de parler. Car l’intervalle écoulé depuis son dernier
passage n’a pas produit de coupure, dans un échange par
le langage qui n’a que faire des salamalecs. C’est un aspect
de son dégagement vis-à-vis des contraintes inutiles et
des conventions paralysantes, qu’elles soient sociales ou d’un
ordre différent. Littéraires, par exemple (notamment dans
un des sacerdoces qu’il exerça, de guider des auteurs bloqués,
perplexes ou en déroute, apte plus qu’un autre à
repérer le naturel d’une voix engluée dans l’appris),
ou religieuses. « Qui peut, a-t-il écrit, se vanter d’être
chrétien ou de ne pas l’être ? » Et voici le
début de sa traduction de l’Évangile selon Jean : « D’abord il y avait
le langage, et le langage était chez Dieu, et le langage était
Dieu. » S’il n’oublie pas cette origine, il se peut
donc que le langage en matière de religion soit suffisant. Deux
hommes qui discutent (pour-quoi pas lui et moi, et peut-être on
les entend rire – c’est souvent le cas), Dieu reste en quelque
façon de la partie. À plus forte raison dans ce dialogue
en suspens, ou différé, que suppose le langage poétique,
lequel n’a dans son retrait d’autre premier interlocuteur
que Dieu. Un Dieu à qui l’on ne saurait s’adresser
par le truchement de formules figées, parce qu’il est lui-même
mouvement sans repos, sans limite, et de la sorte fait obligation au
poète de ne pas se montrer passif. Ainsi même
dans des travaux relevant de l’exégèse, par son
ressort et ses énoncés, l’œuvre de Jean Grosjean
n’est-elle pas de nature plus théologienne (ésotériste
encore moins) que la parole orageuse ou gracieuse et toujours neuve
des vieux prophètes. Indépendante du poids des dogmes
et de l’inertie des traditions, elle poursuit une présence
d’une mobilité insaisissable ailleurs que dans le foisonnement
de ses traces, empreintes non seulement dans les textes, mais dans toutes
choses et phénomènes en route autour de nous. Le poète
marche, il est toujours prêt à repartir, et la station
debout que j’ai évoquée ne prend tout son sens que
dans ce mouvement, qui s’accomplit vraiment sur de vrais chemins
entre des constellations d’églantines et des buissons d’étoiles.
À l’image de ce Dieu remuant dont il est dit qu’
« Il ne vivrait pas sans ce bond hors de soi dont l’élan
fait l’espace » (ou peut-être projetant dans cette
image de Dieu son propre besoin de renouvellement), le poète
arpente dans son œuvre l’espace d’une liberté
qui crée, sans détriment pour une profonde unité
de langage et de signification : une même voix dans une singulière
diversité de registres ; différentes vitesses contemplatives
dans l’acuité du même regard et de tous les sens.
Je pense aux poèmes en prose laconiques,
presque parfois sténographiques, du tout premier livre (Terre
du temps), où
impatientée par les tergiversations de la syntaxe, l’énergie
lyrique finit par planter isolément ses mots, et par les laisser
derrière soi aux vibrations de leurs harmoniques. Je pense à
d’autres poèmes en prose (quinze ans plus tard : ceux
d’Austrasie), dont la phrase d’une égale densité, mais
assouplie, s’enrichit de détails minutieux, voire précieux,
bijoux ou miniatures sertisdans le manche d’un porte-plume – et toute l’étendue
de la campagne chatoyante sous le ciel vous saute dans l’œil.
Je pense encore aux amples laisses de prose
compacte et translucide que, sans mortier, édifient les poèmes
ou psaumes d’Élégies ou de La Gloire, fermement établis sous la charge
de passion éperdue qui les meut. Distincte mais autre, non, la
prose narrative des nombreux petits récits bibliques, tout en
raccourcis dont, souvent, l’efficace provient de l’inspiration
comme enfantine du jeu, d’une fraîcheur insolite dans la
brusquerie d’un détour, d’un grain de malice sous
le nez de la gravité qui, surprise, éternue de bon cœur
– Dieu vous bénisse.
On observe la même diversité
dans la prosodie des vers, depuis les longues stances bien en rangs
de dix ou douze par sections et compagnies du Livre du juste ; depuis les strophes d’Hiver plus variables en effectifs, d’une
métrique toujours sourcilleuse, mais où des rythmes francs-tireurs
perturbent la symétrie des alignements – jusqu’aux
pièces de la Lueur des jours que, tout à l’heure, à
l’exception de tout autre (c’est un choix du poète),
nous écouterons. En moins abrupt ou péremptoire, la langue
de ces poèmes rejoint la concision d’autres moments de
l’itinéraire et, dans les motifs descriptifs, l’exactitude
imaginative dont l’œuvre entière abonde en exemples
magnifiques ou délicats, recourt plus volontiers au trait qui
suggère et aux transparences de l’aquarelle. Surtout, la
mesure obligée s’y prête au naturel d’un rythme
avançant parfois comme dételé, ou ébauche
la cadence d’une sorte de chanson mélancolique. Avec la
simplicité forte et à l’occasion amère du
constat, ces poèmes, dépouillés comme des peupliers
dans un ciel venteux de fin d’automne, chantent le dénuement
étonné de l’être devant le spectre de l’âge,
qui vient soudain de s’asseoir au coin du bois.
Ainsi, à chaque étape, la
forme et le mouvement d’un même langage se sont-ils transformés
à la fois pour répondre au sentiment changeant de la vie,
et par un besoin renouvelé d’échapper à l’enfermement
dans la bonne gestion littéraire d’un style. Si la poésie
est un élan du langage qui se déprend de la fixité
où la poésie aussi peut se complaire, et si un vrai poète
est celui qui, à travers les métamorphoses non moins méditées
qu’instinctives de ses dons, maintient le ton fondamental de son
entretien avec la splendeur silencieuse du monde, du Dieu qui l’ont
saisi, alors, Mesdames et Messieurs, félicitons-nous de cette
rencontre, car nous aurons rarement meilleure opportunité de
le vérifier.
Pour conclure, et pour satisfaire les personnes
qui, à bon droit, souhaitent disposer de quelques indications
plus concrètes, je donnerai maintenant de Jean Grosjean une rapide
notice biographique. Parfois littéralement, tous les éléments en sont
empruntés à celle qui figure dans les dernières
pages du volume la Gloire,
quarante-cinquième de la collection Poésie aux éditions
Gallimard, 1969.
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Naît
à Paris, en 12, un vingt-et-un décembre.
Par l’arbre paternel, vous le voyez descendre
De vignerons, mineurs (tous en Franche-Comté).
La branche maternelle indique le côté
Du nord et du nord-est : productives boutures.
Père ingénieur des Arts et des Manufactures.
Sa mère, pensons-y, meurt quand il a trois ans.
À dix, écrit déjà (modèle :
Maupassant).
À treize, avec brio, certificat d’études.
École de commerce, industrie. Aptitudes
Très souples, car à quinze il est agriculteur
En Guyenne et soudain, au Perreux, ajusteur.
À dix-sept, le voici de retour à l’école :
Les brevets (le petit et le grand) dégringolent.
Puis : latin, grec, la Bible, et Claudel qui répond
Longuement à sa lettre. On devine qu’un pont
Spirituel alors devant lui s’édifie
Qui, par le tablier de la philosophie,
Le conduit à vingt ans sur les bords doctrinaux
Que garde un séminaire (Issy-les-Moulineaux).
En trente-six, Irak, Syrie et Palestine,
L’Égypte. Apprend l’arabe. Enseigne, ou bien trottine
Dans l’ombre d’un évêque et d’un juge.
Aérien,
Ne rencontre personne et ne visite rien.
Trois fois mobilisé, reboucle sa valise,
Revient par Rome. On le re-re-remobilise.
On l’ordonne. La guerre. Et, prisonnier à Sens,
S’y lie avec Malraux. Là, contre tout bon sens,
Se laisse transporter vers la Poméranie,
Le Brandebourg. Le sort cependant s’ingénie
En sa faveur, et pour compagnons de trimard,
Lui procure Judrin et Claude Gallimard.
Relâché vers l’époque où Stalingrad
altère
L’optimisme teuton, enfin, son ministère,
Il l’exerce. Peut-être avec embarras. D’où,
Bientôt six mois de solitude dans le Doubs.
Rompant ensuite avec sa fibre prédicante,
Jean Grosjean se marie en mil-neuf cent cinquante.
C’est après qu’il acquiert cette ferme d’Avant,
Dans l’Aube, où méditant, marchant et cultivant,
Sans que son œuvre même en subisse une éclipse
(Voir Hypostases, Fils de l’Homme, Apocalypse,
Le Livre du juste, Austrasie et cœtera),
Pour une large part il se consacrera
À la traduction : Sophocle, Amos, Eschyle,
Jérémie, Ezéchiel, Habacuc, l’Évangile
Selon Saint-Jean, et la Genèse, et le Coran,
Veillant à n’ajouter aucun édulcorant
Aux textes. Récemment encore, enthousiaste,
À bras le corps il a saisi l’Écclésiaste.
N’allons pas oublier son parcours N.R.F. :
Trente ans près de Paulhan, Arland et Lambrichs – bref,
Discrète, une existence en somme bien remplie.
(Mais j’arrête : je vois un œil qui m’en
supplie.
Revenons au présent qui va nous rajeunir
Et nous guider au seuil d’un nouvel avenir).
Jacques
RÉDA[Lire
Réda]
Cette présentation
a été lue comme avant-propos d’une lecture de poèmes
de Jean Grosjean à la Maison de la poésie, à Paris,
le 17 novembre 1994] |
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