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oi, j’ai besoin de te tenir contre moi, de t’entendre
respirer. Ta main minuscule serre mon doigt avec cette force stupéfiante
des nouveau-nés. J’ai besoin de ton odeur. Je t’emmène
partout caché sous ma cape, si bien caché, si bien au
chaud que je t’entends presque ronronner. Le plus merveilleux,
c’est de t’allaiter adossée contre un arbre. Sentir
ce jaillissement qui s’en va te fortifier. Le plus fabuleux c’est d’être un corps
à manger, un corps nourrissant. Cette fuite du lait vers ta bouche
adorable et vorace, c’est aussi la fuite du temps. Alors, je reste
là, en pleine détresse, en pleine lumière, sachant
bien que c’est aujourd’hui, l’éternité.
Maintenant. Et tout de suite. En moi, tout se réconcilie. Tout
s’apaise. J’aime le monde. La mort n’existe plus.
La mort peut-elle avoir les seins gonflés de lait ? La mort peut-elle
réchauffer un enfant ? Un fleuve coule à mes pieds tandis
que je te nourris le dos contre l’arbre sous un ciel dont le bleu
de vitrail ne me menace plus. Je regarde les collines fleuries. Les
tuiles rondes et rouges, la terre fumante et je me sens prise, soulevée
par la joie du monde. Prise. Aimée. Baisée. En accord
total avec je ne sais quel Dieu, si merveilleusement accompagnée
par les chants de la terre que je supplie moi aussi que ma joie ne s’enfuie
pas. La conscience de la joie est impitoyable. J’ai pleuré
en allaitant. J’ai pleuré en écrivant. Françoise Lefèvre, Le Petit Prince cannibale [Actes Sud, 1990]
’araignée descend sur son fil. Je veux jouir avant qu’il se casse et qu’elle tombe sur notre lit. Mais elle remonte, tirée dans les airs par une mystérieuse poulie. En plein cœur de sa toile s’est pris un insecte. Je ne les quitte pas des yeux. Comment dire à Raphaël ce qui se passe au plafond ? Mes mains sont devenues glacées et se crispent sur ses cheveux. Là-haut, l’araignée s’est accouplée avec sa victime, elle lui aspire toute sa substance de vie. Ce qui m’effraie, c’est la muette agitation, la sourde digestion dans ce velours monstrueux. C’est un cri que je voudrais entendre pour qu’il y ait des limites au martyre de cette bestiole. Après le cri, il n’y aurait plus rien et je saurais que c’est fini. Il y aurait le silence. Mais le silence après le cri, c’est la dimension du silence retrouvé. Remonte dans mes cheveux, rassure-moi pendant que l’araignée digère. Tu vois que je suis petite encore, puisque j’ai peur. Je t’en prie sache me prendre, ne me manque pas une seconde fois. Sois patient. D’abord des baisers secs, je veux que tu m’effleures à peine et que tu me fasses attendre. Ne hâte pas cette douce progression, car bientôt je serai folle d’impatience et réclamerai qu’à mes oreilles ta salive sécrète des cocons. Oui, continue, j’aime cette humidité de larve où se défripent des milliers de papillons qui me fouettent de leurs ailes violentes. La pluie aussi redouble de violence contre les volets. Je suis sûre que le gave déborde de son lit, je voudrais y tremper mes pieds et lutter contre le courant. Sans doute est-ce une nuit noire dont je n’ai à craindre ni la noirceur ni la beauté. Laisse-moi te convertir à mes folies, allons nous battre sous l’orage et roulons-nous sur la terre mouillée. Tu glisseras dans mes bras comme un arbre détrempé... Après ce sera la bonne couverture chaude, le feu de bois et nous nous endormirons paisibles jusqu’au matin. [La Première Habitude, Pauvert, 1974, Le Rocher, 2000]
l’intérieur de la maison, les écumoires attendent dans la pénombre. Immobiles, elles ne cessent d’être les balanciers du temps. La lumière fuit sous mes paupières, remplie de cris d’oiseaux, d’échos lointains, de mouches violentes qu’arrête en plein vol le rideau de perles suspendu à ma porte. La cuisine, énorme souillarde, est sans doute le lieu que je préfère. Nous avions voulu un âtre jamais éteint, des bouilloires et des marmites toujours pleines pour le voyageur. Sur le grès de la pierre à eau, dans un recoin sombre et frais, repose une boule de pâte. Il y a aussi des pommes et des œufs. Mais je ne ferai pas cette tarte, car une coulée de plomb est en fusion dans mon ventre. Un bélier donne des coups forcenés dans mes flancs. Je sens qu’il va me falloir ajuster ma colère à celle des dieux et la dépasser. Je sais aussi que je vais être seule dans cette lutte. Je suis forte. Rien ne m’abat. Pour m’en persuader, je me répète : « Rien ne m’abat... Rien ne m’abat... » Et de tous mes nerfs, de tous mes muscles je m’arcboute pour soutenir cette vie qui veut naître. Je cognerai le ciel. Je frapperai les dieux au visage si on me menace. Je dis cela à voix haute en protégeant mon ventre. Dedans, la roue de foudre progresse. Impitoyable. Je ne me rappelais pas cette mâchoire de fer dans les reins. Cette angoisse de bête qui va presque mourir. Mourir de ce crâne trop gros qui veut naître. Surtout, mourir des regards indifférents, de cette solitude. Laissez-moi lutter ! Laissez-moi accomplir ce travail, cette œuvre de génie. Qu’on me laisse vociférer dans cet enfer. J’avais dit que je serais assez forte. J’avais dit que je pourrais déraciner un arbre. Je ne peux plus reculer. Je suis dos au mur, clouée par une lune implacable. Voici que commence ce grand œuvre de folle échevelée. Je pense aux milliards d’autres femmes qui furent dans le feu avant moi. Dans la forge. On me façonne sur l’enclume. Mais je me tais sous les pinces et les tisons. Je cherche ma place dans le fracas du ciel. Je me centre vers le nœud de la terre. Il me faut du courage pour appeler les dieux à l’aide et les gifler en même temps, à cause de la douleur qu’ils m’infligent. Je leur présente l’enfant qui vient de naître. Je leur crie qu’il est le premier nouveau-né au monde. Je suis la première femme au monde. Là dans cette sueur d’agonie qui a crêpé mes cheveux, dans ces eaux, dans ce sang qui ruissellent quand je me lève sur des jambes tremblantes, j’ai tout reconstruit. Voilà l’enfant. Il serait juste que les Archanges le bénissent et soufflent dans leurs trompettes un gigantesque Gloria. Je n’oublierai pas ce ruisseau qui s’est échappé de moi. Ce chant de l’eau sur la mousse. Je tiens l’enfant comme un poisson vivant dans mes mains. On ne m’empêchera pas de le poser sur mon sein, de sentir sous mes paumes les os de son crâne, de lécher sur ses paupières la fin de sa nuit. On ne m’en empêchera pas. Je pleure en me cachant comme une louve solitaire. La mise-bas est une des pires solitudes, une des pires séparations, car toi aussi tu mourras. D’instinct tu rampes jusqu’à mon sein. Alors, je me brise de joie et d’épuisement. Pour quelques secondes, avant qu’ils ne t’enlèvent, j’entre dans un paysage qui ressemble à une peinture primitive, où coule un ruisseau au pied d’une maison. J’écoute ce murmure de l’eau qui me réconcilie avec le monde. L’herbe est verte. Le bois coupé. Des oies sauvages aux ailes neigeuses passent dans le ciel. Je marche sur un chemin, avec toi dans mes bras. Je suis les pas d’un guide invisible. Je marche avec une grande confiance en mon destin. On m’attend dans cette maison plus loin, j’en suis sûre. Ces moments de confiance sont des moments de joie pure. Tu n’es jamais trop lourd et moi, je ne suis jamais lasse. Dans la forêt proche, une armée se cache. Je fais taire en moi le cliquetis des armes. Une blouse blanche vient te prendre. J’exécute tout ce qu’on me dit de faire. Je suis muette et docile. Ils n’entreront pas dans mon paysage secret. [Mortel Azur, Mazarine, 1985]
lle se revoit dans un autre pays courant dans une forêt de bouleaux blancs. Elle se souvient de leur rencontre dans un bal. Toute la nuit elle a dansé sous les lanternes japonaises dans les bras de ce soldat, ce vagabond, ce déserteur qui fuyait une sale guerre. L’attirant dans la forêt, il lui donne un baiser dur et lent. Si dur. Si lent. Ô baiser perdu. Cuir et lilas. Arbres roux. Cime des arbres entre les paupières incendiées. Épervier là-haut, juste au-dessus du baiser. Épervier qui tourne. Tourne comme la langue. Épervier qui plane sur ce baiser lent. Alors, elle ôte ses vêtements et s’abat sur le sol comme le clocher d’une église que la foudre décapite. Épervier qui plane sur ce baiser lent, plane longtemps et crie soudain comme on cloue. Vide où creuse le désir des amants. Ce creux sans nom. Les pointes des seins comme des bourgeons de pivoine. Impatience des mains pour caresser. Ô comble du désir. Accroupi sur sa poitrine, il s’enfonce dans sa bouche, allant et venant, la traitant de beauté, d’amour fou, de sacrée putain. Sous son dos elle ne sent rien des cailloux, des orties, des branchages. Il énumère en sanglotant ce qu’il a perdu. Ce qu’il va perdre encore. Il se souvient de forêts calcinées, pétrifiées, d’animaux disparus, de griffes d’ours sur les parois des cavernes, d’un feu qu’il fallait garder et ne pas laisser s’éteindre. Il pétrit, malaxe ses seins, les étirant comme une terre élastique, il rebâtit les coupoles d’Alexandrie, la cathédrale de Gaudi, la tour de Pise. Il élève les pyramides, les temples mayas avec des escaliers débouchant en plein ciel, appelant à la rescousse compagnons d’œuvre, camarades et soldats morts. Chargé comme un canon, il la boute sur le seul champ de bataille qui vaille. Et pour que de ses prunelles vertes, elle regarde elle aussi la Grande Ourse, il la retourne sur le dos, la bouffant, la savonnant de sa langue dans la broussaille où le feu prend. Elle considère le ciel, il ne faudra pas oublier la position des étoiles. Cette nuit tout peut arriver. Tandis qu’il l’inonde encore et encore, elle souhaite un enfant. L’enfant du vagabond. L’enfant du déserteur. À l’aube, l’enveloppant de son manteau, il consent à la laisser s’endormir. À voix basse, il épelle son nom et dit qu’il reviendra. [La Grosse, Actes Sud, 1994] |
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