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a poésie de Pierre Perrin porte large. Pour lui,
pas question de se situer dans la lignée des poètes
qui choisissent de dire le monde par un tri presque parcimonieux
de quelques-uns de ses éléments que la brièveté
du poème fera résonner longtemps. Au contraire,
chez Perrin, le poème sera ample, long, prenant ses
aises et ses malaises dans le vers libre, le verset ou la
prose. Il sera chargé jusquà la gueule
et souvent à mitraille comme les vieux
canons de marine (même si lauteur préfère
une métaphore plus moderne : « Jécris
des cris bondés, lourds
comme des ventres de
bombardiers » in Manque à vivre).
Cest que la vie à dire nest pas ici une
vie observée, puis filtrée ; cest
la vie vécue, embrassée dans sa totalité
offerte comme dans sa totalité dérobée,
sachant que ce qui nous manque souvent est aussi vaste que
ce qui nous est donné parfois. Donc le poème :
une scène ouverte, où se jouent sans masque
les empoignades avec soi-même, avec le monde qui tour
à tour accepte et refuse lancrage de lêtre
dans une plénitude.
Dire après lavoir lu que Perrin est un lyrique
(plus rugueux que chantant) coule de source. Des poèmes
les plus anciens aux plus récents, on a affaire ici
à une poésie dexpression qui tourne le
dos à limpersonnel pour mettre en avant le « je »,
le « tu », le « nous ».
Et cela, dans lévolution de luvre
na ni varié ni faibli. Où faut-il remonter
pour trouver lorigine de cette sensibilité vive,
à vif, qui fait bouillonner le poème ?
À lenfance, et dans le cas de Pierre Perrin,
pas à lenfance claire et innocente qui donnerait
à ladulte-poète un pur regard toujours
étonné : ça cest limage
ressassée jusquau cliché de la fraîcheur
poétique. Perrin, son enfance, elle la plutôt
entaillé, à limage des blessures qui ne
se referment pas. Le rapport au père (plutôt
taciturne, mais malgré tout complice et initiateur
à la vie terrienne), surtout le rapport à la
mère, sont interrogés sans relâche aussi
bien dans les poèmes de jeunesse que dans ceux de la
maturité. À la mère, tout un récit
(Une mère, le Cri retenu) sera dailleurs
consacré, véritable quête dune réponse
à lobsédante question : fut-elle
mal aimante pour son fils
ou mal aimée de lui ?
Ou au moins de lui incomprise ? Cette femme austère,
cachant cheveux et sourires, hante le poète, elle qui
neut « nul élan [
] sinon pour
[le] repousser », elle à qui il peut dire :
« Tu nas guère allongé les
bras ni ouvert les paumes à la recherche de mes mains
aveugles, tendues à se rompre » (les deux
citations extraites de Une mère). De quoi commencer
ladolescence et lâge adulte sur un beau :
Qui suis-je ? Dautant que cette enfance a été
vécue dans cette campagne que les « touristes
verts » daujourdhui ne sauraient simaginer :
Dans la ferme séculaire, on aurait dit que chaque
pierre de chaque mur avait lapidé le bonheur. Les fenêtres
où vivre, étroites et mal orientées,
accaparaient peu de soleil sous les poutres ; dans lécurie
blanchie à la chaux, bientôt éclaboussée
de bouses, les mouches poussaient leurs chiures dans les moindres
recoins. [
] à table on entendait les culs pisser
en pluie par-delà les tartines. Et surgissait la honte,
surtout devant quelquun. (in La vie crépusculaire).
Et à lenfance humiliante de cul terreux, il
faudrait ajouter les raideurs du collège religieux.
On comprendra que tout cela se débonde en une poésie
à tête chercheuse du passé et de lavenir,
inquiète et violente.
Pierre Perrin a réuni ses premiers recueils (de 1972
à 1979) dans un volume intitulé Manque à
vivre. Première étape dans luvre,
où le « comment écrire » est
plus rapidement maîtrisé que le « comment
vivre ». En poésie, les pères et
les frères sont vite reconnus : Jean Breton, Georges
Perros ou Daniel Biga ; mais avec le passé, le présent
et lavenir personnels tous les comptes sont encore à
faire ou à régler. Entre confiance et désespoir
(qui fait le plus souvent pencher la balance), Pierre Perrin
se débat, se cogne, est cogné :
La mémoire est le plus souvent de glace, et une prison.
A la rencontre dun nouvel amour, tant dombres
se pressent comme proies sauvages, que jen deviens absent.
Les bras men tombent, diptères géants.
Parfois, je crois me reprendre. Jessaie une escalade.
Je voudrais brûler mes vieilles agaceries. Je dis tout net
mon désir. Avant même de lentreprendre,
cest la chute ! (in Manque à vivre).
« La marche à lamour »,
avant quelle ne trouve son accomplissement, est, parmi
bien dautres, une ligne brisée, brisanteÉ Et
le bilan de la jeunesse pourrait bien être : solitude,
échec à vivre. De ce volume, je ne saurais mieux
dire quYves Martin dans sa postface : « Cette
poésie me fait songer aux coulisses dun théâtre
avant la représentation (mais y aura-t-il représentation ?)
avec lénervement, les colères, les confusions,
les confessions, les collusions, les reproches, les réparties,
les invectives, tout cela [
]. Perrin est de la race
des dépecés ; pas une veine, un nerf, pas un
afflux néchappe à lil, au
canif, à la saisine ».
Tournant dans luvre : en 1996 paraît
La vie crépusculaire, recueil où lécriture
na rien perdu de sa force, mais celle-ci est moins dispersée
dans lexacerbation des contradictions. Cest une
force plus concentrée, comme celle qui, plutôt
quà lancer des pierres, sert à les soulever
pour les entasser, voire les maçonner, comme pourraient
en témoigner lunité formelle de la prose
et la forte architecture du livre. Livre de remise en ordre,
de remise en marche, ou, comme C.M. Cluny lécrivait
prudemment à la forme interrogative, accès à
« la sérénité, malgré
tout ? ».
Le recueil souvre sur le passé et sur ce quil
pousse encore comme une corne au plus profond des reins :
images du père, portraits de la mère entre hommage
et ressentiment
Mais du passé, ce qui est comme
brûlé, liquidé, cest le poète
que fut Pierre Perrin lui-même :
Un jour il avait relu, comme on écosse des petits
pois, ses livres, et le dégoût lavait accablé.
Linsignifiance et la prétention allaient de conserve,
tel un chien débile, trop court. Aucune grâce, ni lalliance
dune image argumentée, ni, sur la table des concepts,
une sensation qui picorât juste. Il avait cru tisser des fils
de lumière et, pour cela, chéri la douleur.
(« Le change », in La vie crépusculaire)
En finir avec la complaisance pour la douleur nest
pas en finir avec la douleur elle-même, mais sans balayer
les insatisfactions, ni langoisse, les poèmes
accueillent des sensations déquilibre, de calme,
de « sourire par tout le corps », de
terre « tendre à la narine et douce aux
doigts ». Il y a aussi lexpansion de la sensualité
dans lamour réalisé, le fils, la maison bâtie.
Si Perrin est aujourdhui en équilibre, ce nest
pas entre les quatre pieds dun fauteuil, mais debout
sur la route étroite qui ne manque pas de faire monter
vers le marcheur le vertige de ses fossés, de ses ravins.
Et devant : lévidence de la mort que le
poète fait mûrir en lui. Aujourdhui, détachement,
colères, empoignades rudes et douces avec ce quon
nous donne à vivre composent lintranquille sagesse
de Pierre Perrin.
Je descends ma vie comme un homme entre les cuisses de son
amour. Je la descends et je la pénètre un peu
mieux chaque jour. Mon nom pendu pourtant, un souffle à
un croc, je ne mentendrai pas expirer ni ne sentirai
la déchirure, aucun craquement. La belle affaire !
Quel feu ne séteint ? Heureux, jaurai
brûlé toute la flamme à ma portée. (« La
vie comme la terre », poème inédit).
Les plus récents poèmes de Perrin (plusieurs
ont paru dans des revues) sont inédits et composent
un manuscrit intitulé Des jours de pleine terre.
Presque abandonné, le vers libre cède la place
aux longs versets, aux vers presque réguliers découpés
en strophes : expansion, concentration, comme alterneraient
les longues enjambées et les haltes méditatives.
Ainsi va la poésie de la maturité à la
fois sensible et pensante pour avancer vers lessentiel :
être pleinement libre et savoir pourquoi, et le dire
au cas où dautres, aujourdhui ou demain
voudraient lêtre aussi. On ne saurait parler de
la poésie exigeante de Pierre Perrin sans parler de
« don », de « générosité » :
être poète nest pas, selon lui, parler
pour soi-même mais vers les autres, et même en
parlant contre eux leur montrer vers quel étage de
limmeuble-vie on commence à être vivant.
Il faut parfois crier tant le cours des choses nous retiendrait
au rez-de-chaussée ou même à la cave :
Aux muscles seuls vont les hourras. Ce monde est à
vomir, et encore ça lengraisse. (« Le
Jean », poème inédit)
Même écrasé, mon cri fendra en quatre points
cardinaux les murs des sous-sols où ils voudront remettre
à mort ce quil reste de lhomme. (« Interdit
de poésie », poème inédit)
Mais qui lira demain ? Notre civilisation instaure
le règne de la jouissance immédiate. Le livre
de fond exigeait la lenteur, la maturation, le dépassement
de soi autant de valeurs en berne. Le recul de tout
effort nest cependant pas définitif. Quand même
il ne sera pas facile de remettre lascension au goût
humain, il se trouvera toujours des purs pour relever la tête.
Pour autant, un poème nest quune bague
de mots quon sÕéchange en aveugle. (Note inédite)
Mais il est des mots assez forts, en poésie, pour
rendre la vue
à perte de vue. Comme en témoigne
la quatrième de couverture de La vie crépusculaire :
« Si le bonheur nexiste pas Poème
au poing, lamour debout, Nous ferons tout pour linventer
»
Jean-François Mathé [Friches n°
88, 2004]
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